01 février 2011

Les Deux Stations

carte

Les Deux Stations, 131, boulevard Exelmans (mais on peut entrer par le boulevard Murat), Paris XVIe. Métro Porte-d'Auteuil. Tél. : 01 46 51 89 19. Ouvert tous les jours.

Pour commencer, rien à voir avec Les Deux Stations mais on va y venir. Il me vient juste quelques réflexions avant d'entrer dans le vif du sujet. C'est très bien, les ouvertures de restaurants à Paris en ce moment. C'est devenu si imprévisible, si roulette russe qu'on se dit que c'est un coup des taches solaires, ou de la vague de froid, ou des deux conjugués. Les nouvelles adresses ne sont pas seulement à goûter, elles sont à décrypter : à quoi a-t-on réellement affaire ? À une table ou à un concept ? Quelle est la part occupée par la cuisine dans la chose ? Parfois, amateurs mais aussi experts peinent à décrypter. C'est que ça devient compliqué. Pour l'instant je me dompte, mais je crains que vous n'ayez pas fini d'en entendre parler.

Pour rester dans les généralités, je suis un peu étonnée de la floraison actuelle de la restauration concept à Paris à une époque d'économie pingre où il serait au contraire plus raisonnable de retourner aux sources et de proposer de vraies choses à manger plutôt que des idées à manger. Je me trompe, ou il y a eu un truc bien glauque qui s'appelait le second semestre 2008 ? On dirait que certains ne l'ont pas senti passer. Quelques thèmes : chinoiseries en toc, orgie de thés parfumés (au Barbouze de chez Fior, généralement), et récemment le plus grandiose : "Thés, Tatouages, Underground et Gastronomie de luxe". Sans déc'. Si le bazar qu'est la réunion de ces quatre éléments fait sourire, leur appariement deux par deux* donne carrément des crampes. L'association underground-gastronomie de luxe mérite des claques. Mais le binôme thés-tatouages, lui, mérite le prix Vermot. Vous vous voyez siroter un thé en vous faisant tatouer ? Vous imaginez juste une minute de la chose ? Moi, je commande une vodka, un bourbon, un alcool de serpent afin de ne pas tourner de l'œil. Alors ajoutez un troisième élément, la pâtisserie gastronomique de luxe — disons au hasard une religieuse couleur lilas —, et imaginez la scène.

* Oui, parfaitement, pléonasme, mais j'aime bien enfoncer des clous de temps en temps.

ensemble

Mais au lieu de cette vision qui fait frémir, c'est quelque chose de plus modeste que je vous propose ci-dessus. Samedi dernier, alors qu'un froid sibérien recroquevillait la Porte d'Auteuil, je me tiens devant Les Deux Stations où je dois retrouver mon cher ami John Talbott, que je ne peux décrire autrement que comme un ange qui visite des restaurants. Au beau milieu d'une chaussée déserte, sans gros risque de me faire renverser par quelque véhicule motorisé, je déchiffre l'enseigne : quelles deux stations ? La station-service juste à côté et la station de métro juste en face. Ah ah, c'était donc ça !

enseigne

Ce vieux rade de porte de Paris fondé en 1912 a conservé les beaux caractères arts-déco de son enseigne en relief. Il a été repris récemment par le groupe Bertrand, qui semble s'être cassé la tête pour rénover l'endroit sans dénaturer son allure gouailleuse : on n'en a pas fait des tonnes mais on en a fait beaucoup tout de même, tout en se donnant l'air de ne pas avoir l'air, je ne sais pas si je me fais bien comprendre : allez-y, vous verrez.

salon

On a, par exemple, fait un "coin télé" dans la petite arrière-salle, les décorateurs se sont lâchés autour d'un Téléavia d'époque, composant la scène d'après l'idée qu'ils se font des années 50-60 (ils n'étaient pas nés). C'est rigolo tout en étant, que dire, un poil forcé. Mais je dois me garder d'être injuste : l'ensemble est plutôt bien fait, avec une touche d'humour, et assez joli somme toute. Les personnages du roman de Queneau Pierrot mon ami (qui évoluent pas très loin de là, près de la porte Maillot) s'y trouveraient comme chez eux.

Je n'ai pas gardé la carte de la maison, mais elle m'a intriguée par son concept (encore lui !). Les Deux Stations s'y affiche "bistrot populaire" et sur le verso de la carte le mot "populiste" est barré. Très bizarre. J'ai réfléchi une ou deux minutes afin de comprendre ce que le cabinet de créa-com avait bien voulu dire par là. Pourquoi cet emploi d'une rhétorique politicienne pour le moins floue et multivoque à propos de ce qui se veut un restaurant à la bonne franquette ? C'est un peu déplacé, ça donne l'impression d'assister à un débat télévisé ou de lire les commentaires des internautes de Libé alors qu'on se prépare à attaquer son boudin-purée. Mais parfois — et surtout quand on a affaire à du pur jus de cabinet de créa-com — la vérité, c'est qu'il n'y a rien à comprendre. Comprenons-le ainsi.

blanquette

Ou alors "populaire mais pas populiste" ne serait peut-être là que pour éviter d'épouvanter la clientèle NAP, reflétant ainsi ses préoccupations rhétoriques ? Bon, après tout, ce ne sont pas mes oignons. Oignons que je trouve petits, entiers et bien rissolés dans ma blanquette de veau servie en cocotte Staub. Le veau est tendre, fondant, gélatineux (épaule ou jarret sans os), la sauce suprême est bien réalisée, crémeuse quoique un tout petit chouïa séparée, les champignons croquants.

riz

Matez le riz, messieurs-dames : les mots me manquent. Ce n'est pas un basmati aux longs grains d'ivoire qui refusent de s'effleurer entre eux même du coude ; ce n'est pas un riz persan cachant sous sa couche neigeuse un tadigh croquant ; ce n'est pas un risotto à la truffe blanche dont chaque grain a été poli avec une peau de chamois ; ce n'est pas un aristocrate des riz en paella tel qu'on s'en régale au Fogòn d'Alberto Herraiz ; c'est le riz de tata Raymonde, celui qu'elle servait avec sa blanquette et qui collait un peu, mais qu'on avalait avec gratitude parce qu'il prenait bien la sauce sans nous prendre la tête. Franchement ça méritait une photo. Un vrai riz de Routiers, de repas dominical, de Quatrième République.

_perlans

Avant de succomber, moi à la blanquette, John au parmentier de confit de canard, nous avons choisi une friture d'éperlans en entrée. Moi, je suis fan d'éperlans, je nettoie mon assiette. John (qui est un ange, je ne sais pas si je vous l'ai dit) trouve qu'il y en a trop. J'en profite pour lui piquer son reste de sauce tartare. On se croirait à la cantine. Les poissons sont frais, croustillants, un peu lourdement farinés mais globalement sympa.

mousse

Excusez-moi de raconter ce déjeuner dans le désordre. Au dessert j'ai pris une mousse au chocolat. Dense, assez fortement chocolatée, pas très légère mais correcte. Et surtout en quantité démesurée : il y en a assez pour un match de mud wrestling, au moins.

Qu'en penser ? C'est pas mauvais, c'est honnête même, ça respecte le répertoire bistrot auvergnat sans jouer ni tout à fait la carte néo ni tout à fait la continuité. La digression au début de ce post n'était pas si hors-sujet que ça, parce que la question du concept mérite d'être posée : sous des dehors innocents et Tontons Flingueurs, on a fait du concept sans vouloir en faire, mais c'en est. Ça reste tout de même dans des limites raisonnables, et comme par ailleurs on n'y mange pas mal, je n'ai aucune objection. Mais ne traversez pas tout Paris, tout de même. Je l'ai fait pour John, et sans hésitation, mais pas spécialement pour le resto.

Posté par Ptipois à 01:31 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Les Deux Stations

    Yummmm!

    very excited to hear there is a 'real' resto near us! we're going if only to taste the rice - and let Anna mud wrestle in the mousse au chocolate!

    Posté par Alexia, 01 février 2011 à 07:31 | | Répondre
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